L’ESG du point de vue du fonds d’Infrastructure : interview d’Aurélien Roelens, Cube IM - Le Magazine des Affaires

L’ESG du point de vue du fonds d’Infrastructure : interview d’Aurélien Roelens, Cube IM

Aurélien Roelens Cube IM

Aurélien Roelens Cube IM

MdA : Cela fait quelques années que Cube IM monte en puissance sur les sujets ESG. Pourriez-vous nous en dire plus sur la genèse de votre démarche ?

Aurélien Roelens : Nous avons toujours pensé que l’ESG, en sus de notre responsabilité intrinsèque, constituait davantage un sujet d’opérations que de communication, à la fois en tant que prévention des risques et moteur de création de valeur. En 2010, nous avons progressivement mis en place des indicateurs internes partagés avec nos participations. En 2013, nous avons mieux structuré et systématisé notre démarche avec l’appui de conseils externes. Une étape importante a ensuite été franchie, en collaborant avec la BEI, au travers de la formalisation d’une procédure interne couvrant tout le cycle d’investissement. Typiquement, nos due diligences et nos suivis concernent maintenant à la fois la gouvernance, l’éthique des affaires, les RH, l’environnement, la chaîne logistique et l’implication dans les communautés locales. Chacun de nos investissements est toujours accompagné d’un plan d’action à moyen-terme qui s’élabore en concertation avec le management et est ensuite régulièrement revu et mis à jour. En sus du suivi par les équipes d’investissement, y compris au sein des conseils d’administration de nos participations, un comité dédié formé par nos quatre Associés et moi-même examine périodiquement les sujets ESG au niveau de l’ensemble du portefeuille. Nous y abordons tout aussi bien le passage à des flottes électriques que l’écriture d’un code d’éthique ou des plans de réduction des accidents. Plus récemment, Cube IM a renforcé son dispositif interne en allouant des responsabilités sectorielles à trois analystes de l’équipe afin de mieux partager et diffuser les bonnes pratiques et de créer une forme d’émulation entre les différentes sociétés de notre portefeuille.

MdA : Votre engagement en matière d’ESG résulte-t-il d’une réflexion stratégique ?

A.R : Depuis sa création, Cube IM a cherché à se constituer un avantage compétitif en orientant sa thèse d’investissement sur des secteurs en croissance, donc devant répondre aux défis environnementaux et aux attentes présentes ou futures des populations : réseaux fibre, transports publics, efficacité énergétique.  Nos initiatives ESG au niveau des participations s’inscrivent parfaitement dans cette logique et visent à traiter voire anticiper les préoccupations croissantes exprimées à la fois par les régulateurs, les collectivités et les citoyens : la valeur de nos investissements réside bien plus dans la qualité de nos réponses à ces préoccupations que dans les seuls mètres cube de béton…

MdA : Qu’est-ce qui vous distingue sur ces sujets des autres sociétés de gestion présentes en Infrastructure ?

A.R : Notre marque de fabrique, c’est le développement d’une stratégie industrielle orientée sur la croissance long-terme. Les ESG deviennent dès lors un sujet opérationnel clef.   

En matière d’environnement, nos initiatives se concentrent avant tout sur les impacts évités, comme par exemple la baisse des émissions de GES induite par des transports publics de qualité, et de plus en plus verts. Les énergies vertes -  dans lesquels nous investissons par ailleurs directement ou au travers de réseaux de chaleur, ne sont qu’une partie de la réponse au défi climatique.

L’autre caractéristique tient à l’importance de notre capital humain, puisqu’au travers ses différentes participations Cube IM gère un effectif regroupant près de 10 000 employés. Concrètement, cela signifie que nous portons une attention toute particulière à des sujets comme la création d’emploi – multiplication par trois de la masse salariale de Covage depuis 2011 après notamment l’intégration des équipes de Tutor fin 2016 – la qualité du dialogue social, la formation, la culture d’entreprise. Dans certaines de nos participations en transport public, un de nos chantiers prioritaires a été la mise en place de plans de succession et de formations pour les chauffeurs – Boreal en Norvège a ainsi des centres de formation en Pologne couvrant de l’éco-conduite à l’apprentissage de la langue pour toute la famille du futur employé.

MdA : Pour quel bilan financier ?

A.R : Si ces initiatives ne génèrent pas toujours de gains financiers immédiatement visibles, celles-ci permettent néanmoins d’améliorer notre performance. Et je ne parle pas uniquement de l’évidente gestion des risques, mais bien de création de valeur. Une baisse dans les accidents au travail permet des économies de coûts RH et un meilleur climat social – nous l’avons vu avec les plans de formation sécurité mis en place dans nos participations. Proposer une solution technique un peu innovante et plus verte sur des appels d’offres, a contribué au gain de certaines concessions sans avoir à transiger sur la rentabilité – cette capacité nécessite souvent des efforts de recherche et des tests entrepris bien en amont. J’ajouterai que la qualité de l’environnement social constitue aussi un avantage compétitif dans la mesure où l’existence d’une forte culture d’entreprise favorise l’innovation, y compris dans nos domaines très capitalistiques où l’aspect humain peut apparaître à première vue comme secondaire.

MdA : Pensez-vous que la composition de de votre portefeuille détermine, du moins en partie, la nature de vos initiatives ?

A.R : Assurément, en particulier pour les questions de nature sociale ce qui va de la qualité des services rendus par les participations à leurs employés qui sont garants de cette qualité. Même si certaines initiatives sont transverses, pour chacune de nos sociétés, il y a des initiatives spécifiques. Il est préférable de se concentrer sur les initiatives à impacts opérationnels clairs plutôt que d’imposer des initiatives déconnectées de l’activité de l’entreprise ou trop onéreuses par rapport à la taille de son bilan. Levée de boucliers garantie sinon… Selon la traduction que vous saurez faire des concepts ESG, votre politique sera plus ou moins bien perçue. Les équipes dirigeantes et employés des participations appliqueront d’autant mieux une démarche ESG qu’elles en saisissent tout de suite les enjeux. Mieux, si elles se sont appropriées la démarche, nous avons constaté que nos participations vont d’elles-mêmes chercher à aller plus loin en lançant des initiatives supplémentaires.   

MdA : Quelle est la limite de votre démarche ESG ?

A.R : La quantification de l’impact financier, surtout sur période courte. Une démarche ESG n’a pleinement de sens que dans la durée, à horizon 4 à 5 ans au minimum – il faudrait donc être capable de mesurer l’impact financier d’initiatives ESG sur cet horizon de temps, ce qui, dans les cas où une mesure est accessible, nécessite de l’organiser tôt. Néanmoins les investisseurs en Infrastructure déployant une stratégie long terme sont bien placés pour développer ce sujet.

MdA : Certains investisseurs institutionnels songent aujourd’hui à mener des politiques plus volontaristes en matière d’ESG. Qu’en pensez-vous ?

A.R : J’y suis pour ma part favorable dans la mesure où cela permettra sans doute d’apporter de la cohérence à certains discours d’investisseurs du non coté et potentiellement de diriger des capitaux vers des investissements plus vertueux pour notre monde. Ce serait donc un vrai progrès.

Mais attention à faire preuve de discernement et de pragmatisme dans les demandes vis-à-vis des managers. Par exemple, une centrale à gaz peut être vue comme polluante, mais elle peut s’avérer utile pour gérer l’intermittence des énergies renouvelables (en attendant le stockage…) – exclure ce type d’investissement ne serait donc pas judicieux. L’essentiel est de responsabiliser les gestionnaires de fonds, donc de leur faire confiance dans leurs choix tant qu’ils sont expliqués.    

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