L’ESG du point de vue du fonds de dette : interview de René Kassis, BPAM - Le Magazine des Affaires

L’ESG du point de vue du fonds de dette : interview de René Kassis, BPAM

René Kassis, Banque postale AM

René Kassis, Banque postale AM

Quelle place occupent les principes ESG dans la culture d’investissement de La Banque Postale Asset Management ?

René Kassis, LBPAM : Une place centrale pour nous qui appartenons au groupe Banque Postale qui se définit comme « banque et citoyenne » . LBPAM a ainsi développé, avec l’appui d’une équipe dédiée de gestion et recherche ISR, une philosophie d’investissement qui repose sur quatre piliers : la responsabilité des entreprises en matière de transition énergétique, le développement des territoires, la gestion durable des ressources naturelles et humaines ainsi que la gouvernance.  La gestion ISR représente aujourd’hui encours total de près de 100 Mds€.

C’est donc en toute cohérence que nous avons intégré dans nos process d’investissement en dette privée, et tout particulièrement en dette infrastructures, une grille d’analyse ESG dédiée à cette activité, qui s’appuie notamment sur nos outils et méthodologies internes.

Concrètement, comment procédez-vous ?

R.K : En tant qu’investisseur en dette, l’application des critères ESG se manifeste à deux moments clefs : la décision de l’investissement proprement dite, puis le suivi des paramètres dans le temps.

Nous avons tout d’abord établi des exclusions sectorielles, comme les centrales à charbon, les projets miniers, ou encore l’armement. Nous avons ensuite développé une grille d’analyse ESG couvrant les cinq sous-secteurs représentatifs du marché des infrastructures (les infrastructures sociales, les utilities, les transports, les énergies renouvelables et l’environnement). Les critères que nous avons établis couvrent les trois piliers Environnemental, Social et Gouvernance, peuvent être communs ou spécifiques à chaque secteur, et permettent d’identifier les risques et les opportunités sur chacun des piliers. Cette analyse aboutit à une note ISR attribuée à chaque opération, et prise en compte par  le Comité d’investissement de LBPAM.

Cette notation vous a-t-elle déjà conduit à renoncer à certains investissements ?

R.K : Absolument. Nous avons déjà été contraints de renoncer à des projets d’investissement durant la phase d’instruction avant même l’examen par le comité, en particulier pour des raisons d’impact environnemental. Il s’agit donc d’un vrai critère de choix.

De ce point de vue-là, où se situe la différence entre investissement en dette et investissement en capital ?

R.K : La situation est très contrastée entre investisseurs en dette et investisseurs en capital, ces derniers bénéficiant d’une expérience plus longue et plus approfondie de ces sujetsPour les gérants de fonds de dette, nous partons d’un terrain vierge.  Nous avons ainsi été confrontés à deux types de difficultés : l’accès à l’information et les leviers d’action, en particulier en matière de gouvernance.

Pourrait-on imaginer l’application de covenant ESG, comme c’est déjà le cas en matière financière ?

R.K : Il n’existe pas encore de clause contractuelle spécifique en matière ESG à l’exception de risques spécifiques bien identifiés. Tout reste donc à inventer en matière  d’ingénierie juridique et financière.

Cela dit, rien de plus normal. S’agissant d’une activité encore jeune, il est logique que les gérants se soient d’abord concentrés sur l’analyse financière avant d’intégrer l’analyse extra-financière

D’un point de vue ESG, existe-t-il des différences entre investissements greenfield et brownfield ?

R.K : Sur les projets greenfield de type PPP, on se situe sur le terrain le plus construit car les groupements répondent déjà à la plupart de nos critères au travers du cahier des charges établi par la puissance publique. Les problèmes sont en revanche plus complexes lorsqu’il s’agit d’investissement brownfield de type corporate.

Par ailleurs, lorsque nous sommes en face d’une société de projet, l’analyse va aussi porter en transparence sur l’ensemble des parties prenantes (constructeur, opérateur, actionnaires…), en recourant le cas échéant aux ressources ISR de notre maison.

Quelles sont les attentes de vos investisseurs institutionnels en matière d’ESG ?

R.K : Si les investisseurs equity en font un prérequis, tel n’est pas encore le cas en matière dette. Mais l’attente existe et c’est bien là le sens de notre démarche que d’y répondre avant que celle-ci ne se mue à son tour en critère d’investissement.

Il serait d’ailleurs incohérent pour la classe d’actifs Infrastructure dans son ensemble d’intégrer les aspects ESG dans sa seule dimension d’investissement en capital et non en dette, puisque les risques et les opportunités liées aux projets sont bien les mêmes. Symétriquement, nous nous attendons à ce que les institutionnels imposent peu à peu l’application de critères ESG à l’ensemble des acteurs de l’investissement en dette privée, et pas seulement en Infrastructure. C’est le sens de l’histoire.

Quelles autres initiatives avez-vous lancé en matière d’ESG ?

R.K : Nous sommes notamment partenaires de CDC Biodiversité, filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations, dans  leur projet Nature 2050 qui a pour but de protéger la biodiversité et adapter les milieux naturels aux changements climatiques.

Notre abondement est financé par le prélèvement d’une quote-part sur nos frais de gestion modulée secteur par secteur en fonction de son impact sur l’environnement, partant du principe que c’est à nous, société de gestion, d’assumer le coût de notre engagement ISR. Le niveau de rendement de nos souscripteurs demeure donc inchangé.

Justement, pensez-vous que l’ESG s’inscrive uniquement dans une stratégie de gestion des risques ou puisse également être source de création de valeur ?

R.K : C’est de la gestion de risques, bien sûr, mais c’est aussi de la création de valeur car nous sommes convaincus que les actifs et projets qui prennent en compte ces critères ESG seront les plus performants et générateurs de valeur sur le long terme.

Même s’il demeure encore difficile de traduire ces notions en points de base de rendement financier, je suis convaincu que leur intégration permet d’améliorer la performance relative. C’est aussi une manière d’anticiper les prochaines décisions des régulateurs, qui devrait se montrer de plus en plus contraignant et discriminant sur certains actifs dans les années à venir.

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