Le marché du M&A maintient son dynamisme malgré de nouvelles contraintes - Le Magazine des Affaires

Le marché du M&A maintient son dynamisme malgré de nouvelles contraintes

Cyril Stivala, Deloitte

Avec 123 opérations conclues au 31 août, l’année 2018 vient confirmer le regain d’activité qui avait marqué le marché français du M&A en 2017. Cette apparente vitalité masque cependant une baisse du taux de transformation des opérations notamment liée au niveau de valorisation des entreprises. Dans ce contexte, Deloitte s’appuie sur la convergence de ses expertises pour répondre aux nouvelles sources de complexité. Revue des 8 premiers mois de l’année 2018 avec Vincent Batlle, Associé responsable du métier Financial Advisory de Deloitte et Cyril Stivala, Associé responsable de l’activité M&A Transactions Services chez Deloitte.

Dans le domaine du M&A, l’année 2018 se présente-t-elle plutôt comme une année d’atterrissage, de maintien ou d’accélération ? Avez-vous le sentiment que les entreprises du CAC 40 ont plutôt privilégié les grosses opérations structurantes, comme AXA ou Sanofi, ou les acquisitions ciblées à l’instar de St Gobain, Air Liquide ou Publicis ?

Vincent Batlle : L’année 2017, avec 263 opérations conclues par le CAC 40, avait été un très bon millésime. Pour les 8 premiers mois de l’année 2018, nous avons recensé 123 opérations, dont un certain nombre de méga-deals tels que les cessions d’AccorInvest (4,4 Mds €) et Zentiva (1,9 Mds €), sur lesquelles nous avons d’ailleurs travaillé. On peut donc s’attendre à ce que l’année 2018 se maintienne à un volume de transactions similaire à 2017, tout en affichant une valeur globale des opérations en hausse.

Cyril Stivala : Sur le périmètre du CAC 40, on constate que les grands groupes français conservent d’importantes réserves de liquidités qu’ils utilisent le plus souvent pour des acquisitions ciblées quelle qu’en soit la taille. Certaines grosses transactions structurantes se sont quant à elles faites par opportunité. C’est par exemple le cas d’AXA, qui s’est lancé dans l’acquisition du Groupe XL pour 12,4 milliards d’euros après que le cours de bourse de l’assureur américain a chuté suite à la multiplication des catastrophes naturelles Outre-Atlantique (XL Group a subi une perte nette de 560 millions de dollars en 2017, NDLR).

On observe également une évolution des stratégies de certains groupes. Saint-Gobain, qui a mené une politique d’acquisitions de petites et moyennes tailles ces dernières années, a ainsi annoncé vouloir céder 3 milliards d’euros d’actifs d’ici fin 2019. Cette respiration du portefeuille d’actifs laisse deviner une volonté de mener des acquisitions de taille plus significatives dans un futur proche.

Les nouvelles tensions commerciales entre zones géographiques devraient-elles avoir un impact sur le niveau d’activité du marché des fusions-acquisitions ?

V.B : C’est assez difficile à dire. Entre le Brexit, la renégociation des accords commerciaux régionaux par les Etats-Unis, une reprise de l’inflation dans les pays émergents et le résultat de plusieurs élections en Europe, de nouvelles incertitudes macro-économiques émergent et peuvent se traduire à terme par de l’attentisme. Ce n’est pas encore quelque chose que nous observons. Les grandes entreprises françaises et étrangères continuent à utiliser le M&A pour déployer rapidement leur stratégie. La France profite toujours d’un effet Macron à l’international, même si les investisseurs étrangers qui souhaitent y investir sur le long terme attendent de voir si la politique pro-business du gouvernement s’installe durablement.

Le taux de transformation des opérations annoncées a-t-il tendance à baisser, et si oui, pourquoi ?

C.S : Le taux de transformation des opérations a été affecté par les niveaux de valorisation, qui atteignent de nouveaux sommets cette année. Il n’est pas rare de voir les vendeurs prétendre à des valorisations d’entreprises à 14 ou 15 fois l’Ebitda. Le dry powder du Private Equity et la consolidation en cours au sein de certains secteurs, qui stimule la concurrence entre entreprises, poussent à la surenchère afin d’acquérir les derniers actifs de qualité. Lorsque des vendeurs maintiennent ce type d’attente pour des actifs de seconde catégorie, l’offre et la demande ne se rencontrent pas, d’où l’échec de certaines opérations.

V.B : La recrudescence, dans les transactions, des paiements par échange de titres pour traiter l’inflation des valorisations d’entreprises est un point intéressant. Cette méthode a notamment été utilisée dans l’acquisition de Six Payment Services par Worldline et qui permet d’éviter de se lester de dettes bancaires sur le long terme.

Avez-vous le sentiment que les rapprochements entre entreprises sont soumis un nombre croissant de contraintes (concurrence, périmètre, confidentialité, compliance, etc…) ?

C.S : Le renforcement des contraintes qui pèse sur les entreprises et leur politique de croissance externe est indéniable. Les régulateurs scrutent avec toujours plus d’attention les opérations, notamment transfrontalières, et font appel à des lois sur les investissements étrangers ou à l’intérêt national afin de bloquer des transactions visant des secteurs clefs de l’économie. Les demandes des autorités de la concurrence se font aussi plus dures : les acquisitions des grands groupes sont aujourd’hui conditionnées à des cessions d’actifs. Il faut donc anticiper les exigences du régulateur très en amont pour mener à bien sa croissance externe. C’est d’ailleurs le rôle de notre équipe Economic Advisory de déterminer les périmètres possibles d’une opération et de calibrer la meilleure approche pour nos clients.

Vous avez connu une importante croissance vos métiers au cours des dernières années à la fois dans le Consulting (+35% en 2016) et dans le Financial Advisory (+25%). Cette vague s’est-elle accompagnée d’une réorganisation de vos équipes afin de coller aux nouveaux besoins de vos
clients ?

V.B : Il est clair que nous ne pouvons plus répondre aux besoins de nos clients qu’au travers du seul prisme financier. Nous déployons sur chaque deal de nombreuses expertises orientées autour d’une vision holistique des sujets de création de valeur et de maîtrise des risques : les due diligences financières s’accompagnent par exemple d’analyse stratégiques, opérationnelles, de diagnostic  cybersécurité, de roadmap digital… sans oublier le juridique et le fiscal. La recherche constante des meilleurs profils pour répondre le plus pertinemment aux questions posées nous conduit à attirer de nouveaux talents, réorganiser régulièrement nos équipes et surtout à travailler dans les phases d’exécution et post deals avec tous les métiers de Deloitte, en France et dans le monde. La forte croissance de nos activités de Consulting et Financial Advisory ces dernières années nous renforcent mutuellement.

La croissance externe demeure-t-elle indispensable à votre croissance ?

C.S : Nous privilégions le développement de nos talents et les recrutements ciblés, que nous complétons par des acquisitions de petites équipes. Comme dans tous les business où la valeur réside dans les talents, les problématiques d’intégration, notamment en terme de culture, nous font parfois renoncer à des investissements dans de plus grosses structures.

Les due diligences relatives à l’ESG ou à l’e-réputation font-elles désormais partie de votre champ d’intervention ?

V.B : L’ESG fait aujourd’hui partie intégrante des sujets de conformité et de gestion des risques. Nos équipes se sont adaptées à ces nouvelles pratiques en s’attachant à lier ces démarches à des opportunités d’amélioration de performance. Les due diligences ESG ne doivent pas se limiter à cocher des cases. Concernant l’e-réputation, nous proposons à nos clients les ressources de notre équipe de market sensing qui mettent en place des solutions de veille qualitative sur des sociétés. Ce sont des offres en plein développement, utilisant l’intelligence artificielle appliquée à l’analyse des réseaux sociaux et à l’internet. Elles donnent des résultats parfois surprenants.

En quoi votre nouvel outil d’analyse de données, iDeal, vous a-t-il permis de perfectionner votre expertise financière ?

C.S : iDeal est un outil d’analyse de données dynamique intégré à nos procédures de due diligence financière. Cette technologie élargit sensiblement le spectre de nos analyses quantitatives tout en nous donnant beaucoup de flexibilité en matière de restitution. iDeal nous permet ainsi d’adapter nos « livrables » aux différentes parties prenantes et aux différentes étapes d’une opération de M&A en jouant notamment sur leurs niveaux de granularité et d’interactivité.

V.B : Cet outil a aujourd’hui gagné en maturité. Nous n’hésitons pas à le mettre à la disposition de l’ensemble des parties prenantes lors d’un deal, ce qui permet d’aborder plus rapidement les points les plus importants et de naviguer de façon très fluide entre vision globale et analyse détaillée. Nous réfléchissons également à d’autres applications de cette technologie afin d’en faire un usage plus large. iDeal pourrait, par exemple, être reconfiguré en tant qu’outil de reporting post-deal,offrant une puissance d’analyse incomparable.

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