Après des investissements chinois records, quelles perspectives ? - Le Magazine des Affaires

Après des investissements chinois records, quelles perspectives ?

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Raphaële François-Poncet, Baker McKenzie

Nataf Guillaume

Guillaume Nataf, Baker McKenzie

Par Raphaële François-Poncet, Avocate Associée chez Baker McKenzie, et Guillaume Nataf, Avocat Counsel.

Si les investissements chinois ont considérablement augmenté en 2016 en Amérique du Nord et en Europe, la France n’a pas pleinement bénéficié de cette dynamique. L’incertitude du contexte politique international et de l’évolution du cadre réglementaire des investissements étrangers pourrait encore renforcer cette tendance cette année.

Des montants record en Europe et en Amérique du Nord en 2016

Une forte augmentation de la valeur moyenne des transactions

Les investissements chinois ont très fortement progressé en 2016 par rapport à 2015 en Amérique du Nord (189 %) et en Europe (90 %) pour atteindre les montants record respectifs de 48,4 milliards de dollars et 45,8 milliards de dollars.
Pour la première fois depuis trois ans, les investisseurs chinois ont été un peu plus actifs en Amérique du Nord qu’en Europe. Cette forte hausse en Europe et en Amérique du Nord s’explique par la progression de la valeur moyenne des investissements de 2015 à 2016, qui est passée de 120 millions de dollars à 290 millions de dollars, alors que le volume d’opérations a, lui, légèrement baissé, de 347 opérations en 2015 à 330 en 2016. Le montant des investissements en 2016 a toutefois été fortement impacté par le nombre croissant d’annulations, retraits ou suspensions d’opérations (30 opérations pour une valeur cumulée de 74 milliards de dollars).

La montée en puissance des entreprises privées chinoises

Les investissements effectués en 2016 confirment l’évolution de la typologie des acteurs chinois : en 2009, 88 % du montant total des investissements provenait d’entreprises d’Etat contre 12 % pour les entreprises privées.
En 2016, les entreprises privées ont représenté 76 % de la valeur des investissements chinois en Europe et 80 % en Amérique du Nord. Si des entreprises telles que HNA, Tencent et Anbang, déjà très actives ces dernières années en Europe et en Amérique du Nord, ont continué à l’être en 2016, de nouveaux acteurs également très actifs comme Midea ou Ctrip sont apparus sur le marché.

La France perd du terrain par rapport aux autres pays européens

Une forte baisse des investissements chinois en France en 2016

Malgré une forte augmentation en Europe, le montant des investissements chinois en France a diminué en 2016, passant de 3,8 milliards de dollars en 2015 à 2,4 milliards de dollars, soit une baisse de 40 %. Ce recul peut s’expliquer par l’absence d’opérations d’envergure : parmi les cinq principales transactions conclues en 2016, trois sont restées sous la barre des 100 millions de dollars et une seule a dépassé le milliard de dollars (le rachat de SMCP par Shandong Ruyi).
En France, les investisseurs chinois se sont concentrés sur les biens de consommation, notamment le prêt-àporter, qui ont représenté près de deux tiers du total (1,5 milliard de dollars) et sur l’immobilier (528 millions de dollars).

La France sort du Top 5 européen

En conséquence, la France perd la place de seconde destination des investissements chinois en Europe qu’elle occupait en 2015 ; l’Allemagne et le Royaume-Uni sont les grands gagnants en 2016 en représentant près de la moitié (46 %) des investissements chinois en Europe sur l’année. L’Allemagne occupe ainsi la première place des investissements chinois en Europe avec 12,1 milliards de dollars en 2016. Cette hausse s’explique par des investissements massifs dans le domaine des équipements industriels, notamment grâce à la finalisation de l’acquisition de KUKA par Midea. Le Royaume-Uni a également connu une hausse importante (130 %) des investissements chinois en 2016 pour atteindre 9,2 milliards de dollars. Cette augmentation a été portée par le secteur des technologies de l’information avec notamment le rachat de l’opérateur de data centers Global Switch par Tencent.
Derrière l’Allemagne et le Royaume-Uni, se classe la Finlande avec 7,6 milliards de dollars (principalement du fait de l’acquisition par Tencent de l’éditeur de jeux vidéo Supercell) suivie par la Suisse (4,8 milliards de dollars) et l’Irlande (2,9 milliards de dollars), reléguant la France au 6ème rang.

L’incertitude politique et réglementaire pourrait ralentir le rythme des investissements chinois

Si les opérations majeures annoncées en 2016 se réalisent en 2017, les investissements chinois pourraient connaître une dynamique assez favorable en Europe et en Amérique du Nord. Toutefois, l’incertitude politique et réglementaire grandissante, à la fois en Chine et dans les deux régions ciblées, pourrait avoir un impact négatif sur la réalisation de nouveaux investissements.

Un contrôle accru des investissements à l’étranger par les autorités chinoises

Face à la baisse du yuan et des réserves de changes entraînée par l’accroissement des investissements à l’étranger, les autorités chinoises annonçaient, fin 2016, une série de mesures destinées à endiguer les sorties de capitaux du pays, notamment par le renforcement du contrôle des investissements chinois à l’étranger. L’objectif affiché est de « favoriser un développement sain et ordonné de l’investissement et de la coopération avec l’étranger en 2017 » selon le ministre du commerce Gao Hucheng.

La SAFE (State Administration of Foreign Exchange), autorité gouvernementale en charge du contrôle des changes, opère ainsi un contrôle minutieux des entreprises chinoises qui souhaitent échanger leur devise locale avec des devises étrangères.
Ainsi, un nombre significatif d’opérations dans l’immobilier ou les services financiers font l’objet d’un examen approfondi de la part des autorités gouvernementales : si les opérations ne sont pas forcément remises en cause, les délais de réalisation s’étendent. Les autorités chinoises présentent ce renforcement des procédures de contrôle comme un moyen d’éviter la multiplication des investissements « irrationnels » et purement spéculatifs à l’étranger, et non comme une remise en cause fondamentale de la volonté gouvernementale de voir les entreprises chinoises s’internationaliser.

Un cadre politique incertain et des contraintes réglementaires renforcées en Amérique du Nord et en Europe

Aux Etats-Unis, la politique commerciale de Donald Trump soulève des incertitudes qui pourraient peser sur les investissements étrangers dans le pays et particulièrement en provenance de Chine.
Cette incertitude se manifeste également dans plusieurs pays européens au sein desquels les idées protectionnistes  progressent. Ainsi, les ministres français et allemand de l’Economie ont publié une déclaration commune en vue « de mieux contrôler les investissements qui pourraient déstabiliser leurs filières économiques stratégiques ».
Dans le secteur des semi-conducteurs, le fonds d’investissement chinois Fujian Grand Chip avait renoncé à acquérir le fabricant allemand d’équipements AIXTRON devant le veto des autorités allemandes suivi de l’adoption d’un décret par Barack Obama interdisant également l’opération du fait de risques pour la sécurité nationale américaine.
Les investisseurs chinois doivent donc faire face à une incertitude des deux côtés de l’Atlantique en réalisant une évaluation systématique et approfondie des risques politiques et réglementaires en 2017 pour chacune de leurs opérations : cette évaluation doit constituer un élément structurant de leur stratégie d’investissement.
Sur le long terme, la forte dynamique d’investissements chinois en Europe et en Amérique du Nord devrait se maintenir si les autorités politiques mettent en place un cadre réglementaire stable et clair que les investisseurs chinois pourront appréhender plus aisément.

A ces conditions, les deux régions pourront espérer accueillir une part significative des 750 milliards de dollars – évoqués par le Président chinois à Davos – que devraient investir les entreprises chinoises à travers le monde au cours des cinq ans à venir. ■

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